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  • Maurice Coton

L'histoire de Mauve

Peut-être n'ai-je goûté qu'à l'ivresse d'un voyage aller et retour. L'ivresse d'une couleur unique, comme l'extrait de L'histoire de Mauve en rend compte ci-après, relève du même sujet. Or l'ivresse causée par un récit imaginaire que la plume trace sur une feuille volante devrait échapper à son auteur. Pas dans ce récit, mais pour quelles raisons ? Confrontée à la réalité, où la mémoire défie les codes de l'irrationnel, l'ivresse s'invite pour combler en Mauve le faux de vrai et le vrai d'impensable. L'opération n'obtient aucun résultat, elle dépasse les limites. Telle serait idéalement la définition de la poésie, même travestie en prose. L'ivresse culmine, livre est-ce le mot vœu ? Un pavillon noir me tient lieu de guide d'apprentissage.


L'HISTOIRE DE MAUVE (extrait)


Mauve, dans la grange de mon esprit, après avoir logé en seigneurie, n’avait plus guère qu’une sablière à renverser en moi. La certitude qu’elle échangerait sa beauté contre n’importe quelle marque de simplicité ou d’apparence, contre une poussière de passage, la certitude qu’elle finirait par m’appeler vers elle pour la blottir à l’envers et lui passer le temps, cette certitude face à l’avenir écartelé m’imposait de rester disponible à distance d’elle.

Ce qu’il avait été naguère possible de vivre ensemble me contrariait au point que toute la déconvenue des hommes, depuis le miroir jusqu’au chant du coq, s’excusait d’être un égarement, pour moi qui me soupçonnais d’avoir mal exploré mes fonds et mes sources.

Bientôt, de frayer son œil, de sillonner sa digue que tempérait le clocher de l’enfance, Mauve s’adonna à l’ivresse de l’altitude. Son sentiment était qu’on ne l’y logerait pas et que, pour en extraire l’équipage, elle ferait hisser le pavillon noir. Car même sous le déclin d’un geste ébauché, elle s’en remettait de nouveau à ses automates.

Oh les fantassins de l’âme, les fardeaux qui grignotent vos racines et les enlèvent une à une !

Avec Mauve, j’avais été subjugué avant de lui donner minuit et faire la révérence.

Comme en une insurrection, rien ne devait plus bouger sous nos semelles, sinon une rafale nous implorait d’enrayer l’érosion d’un lac.

Je comprends aujourd’hui la frayeur des peuples antiques qui affluaient vers la mer en priant le large de les prémunir du danger homicide que leurs croyances avaient placé au centre du mouvement rapide des marées.

Mauve avait depuis longtemps disparu du vide qu’elle avait laissé en moi quand je réussis à me persuader que personne ne raconterait plus son histoire.




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