Rechercher
  • Maurice Coton

La Rose des Vents

Le poème La Rose des Vents avait d'abord été intitulé Les adieux. Qu'ajouter d'autre ? Il arrive qu'un poème emploie des verbes au futur pour conjurer un sort déjà à moitié consommé. Il arrive qu'un lieu-dit porte un nom prédestiné, indicateur de directions. Dans ces cas, la poésie porte une trousse de thérapeute. S'il lui prend d'oublier cette fonction, de passer outre, elle sera rattrapée par certaines tournures de pensées. Ainsi la mort y fait une apparition, comme un signal allumé sur une trousse de voyage. C'est le type même du poème ambulance, qui brûle les feux de la pleine conscience de soi. Arrivé devant la pancarte H de l'hôpital, il marque une halte. Halte poésie.


LA ROSE DES VENTS


Nous irons à la mer

Nous descendrons à la Rose des Vents

Et par l’avenue bordée de tilleuls qui mène à la plage

Mes yeux se reflèteront dans tes yeux

J’oublierai qui je suis

Si du moins je prétendais l’être

Je laisserai ma tête pencher vers la tienne

Sûre d’aboutir à des rêves illustres

Puis sans rien dévoiler de nos pensées communes

Nous décrocherons au ciel le téléphone des nuages

Qui ne sonnera plus que pour annoncer le passage des oiseaux

Et quand nous arriverons à hauteur d’une épicerie

Tenue par un ancien matelot chauve

Juste avant la fontaine de bronze

Où pose à jamais une jolie femme pour d’insoucieux riverains

Nous reparlerons une nouvelle fois de choses très lointaines

Telles que la mort et les raisons de s’en inquiéter

La mort avec ses pages toutes cornées

Sous des couvertures pleines de fautes

La mort comme un garage où l’on vérifie l’état des moteurs

A grands coups d’accélérateurs

Tu passeras d’une marche mesurée devant le garage

Parce que tu n’as pas ton pareil pour observer

Les empreintes des autres et leurs appels de détresse

Et t’effacer ainsi que l’ombre de midi

Dans des chuchotements inaudibles

Je suivrai tes conseils même si la promenade s’arrêtait ici

S’il nous fallait revenir en arrière à la Rose des Vents

Même si comme tu t’imagines je manquerai à ma tâche

Pour avoir relâché l’attention certains jours

Jours de plein désarroi

De vaine poursuite d’un idéal harassant

Quand on tourne en rond autour d’une vérité

Qu’on quitte d’autant moins des yeux qu’elle n’existe pas

Là nous nous rapprocherons de la plage

Animés d’une double persévérance pour l’art et sa moralité

Le hasard voudra que l’avenue soit alors coupée en deux

D’un côté réservée aux piétons encombrés de sacs à provisions

Recouverts de parasols ou palmes de plongée

Et de l’autre aux automobiles aux plaques d’immatriculation

De tous les horizons

Plus loin un parking géant les obligera

A suivre des flèches au sol

Et peut-être à faire des marches arrière

Pour gagner quelques hectomètres

Oui l’art et la moralité dans leur magistrale splendeur

Puisque nous sommes au monde

Pour mieux nous y conduire que nos prédécesseurs

Pour mieux nous corriger nous-mêmes des erreurs

Que nous leur attribuons trop souvent

En employant un terme différent tu me répèteras

Que c’est une longue pénitence

Mais comment oublier les frivolités et autres jeux de massacre

Qui ne forment jamais en réalité et ultime échéance

Que la même complainte

Non pas qu’il faille à tout prix se protéger

Refuser l’effort d’où qu’il vienne

Et faire des pirouettes signifiant qu’on accepte son sort

Car il faudrait aussi pour bien faire

Accepter le sort de ses semblables plus par résignation

Que par je ne sais quelle compassion charitable

Il est bon d’être tout près de la mer

Je taperai mon code secret à la banque du littoral

Pour tirer quelques devises au cas où

Au cas où par habitude on rejetterait le travail du temps et de l’âge

Sur les défaillances de la mémoire

Et par habitude aussi ou plutôt pour faire comme tout le monde

On dirait du mal de quelqu’un de célèbre sans savoir pourquoi

Ni comment l’indulgence ne l’a pas épargné

Toi l’indulgence même toujours en piste

Pour être l’étrangère de service

Pour nous tourner en dérision autant qu’on le mérite

Et de délectation en rougir

Toi l’intrépide toi l’insoumise la rebelle

Regardant le monde au pied d’une falaise de craie

Qui se dérobe dans la nuit à la moindre escalade

Toi qui as cultivé l’anémone de ton jardin secret

Au pas du patineur ou à toute autre allure

Semblable au mouvement des aiguilles sur le cadran des horloges

Je ne m’offusquerai de rien

J’accepterai que tu décrètes la suprématie finale de ta géométrie

De cette voix qui réveillerait un homme à moitié mort

La géométrie de la mer à perte de vue

Bien que l’œil n’arrête pas de cligner

A la recherche de quelque vague rédemptrice

Comble du besoin de parler innocemment

Comme si de rien n’était ni ne pouvait plus être

Par nuées des arrivants se joindront à nous

Tu recueilleras leurs exaltations

Qui étaient la source de leurs absences à eux-mêmes

Les tilleuls disparaîtront derrière nous dans une brume opaque

La vie scintillera de ce qu’il convient d’appeler une caresse

Dont le sommeil des justes est le pendant

Peut-être même la barre de fraction

Que nous franchirons ensemble

Voilà la mer et son cortège de conventions poético-sociales

Chacun fait son marketing comme il croit

De la mer à 0% de matières grasses

Jusqu’à la mer dans toute la gamme du maquillage

On ne nous aura rien épargné

Après coup je ne sache pas que nous méritions mieux

La chirurgie des sens sera une opération délicate à mener

Les gros bonnets de nos tristes arènes tomberont à leur tour

Projetés par une mer démontée et digne

Et parce que nous aurons encore besoin d’eux

Pour nous redonner du tonus

Pour poursuivre notre voyage éclair jusqu’à la fin

N’importe laquelle

Nous leur servirons une douzaine d’huîtres

Avec un vin blanc des coteaux

Un potage brûlant aux herbes des falaises

Puis selon qu’ils aient le mal de vivre

Ou le sentiment d’avoir touché au but

Nous les ensevelirons en boule

Sous les taillis d’un vieux manoir

Ainsi sera notre dernière sépulture

A cheval désormais sur tous les règlements

J’ignore lequel de nous deux

Précèdera ou rejoindra l’autre de ce côté des choses

Cela dépendra de la position des étoiles

De la soudaineté d’une quelconque mystification

De l’étroitesse du passage de nos désirs évanouis

De nos mains reliées par l’empirique attelage de l’amour

Nous planterons l’ancre de nos jours en mer

Qui en fera des galets pour ricocher sur l’eau

Ou du sable pour construire le château éphémère

Dont il ne subsistera bientôt

Que le souvenir d’une vieille douleur

De celles qu’on retrouve chez les antiquaires

Face au dilemme d’avoir ou non assez réfléchi sur terre

D’avoir osé comprendre sans forfanterie

Tes leçons sur l’envers du décor

Et de devoir dire que je n’en demandais pas tant

Voici qu’est immortelle cette quiétude

Par le mariage de la raison avec la mer

On pourrait y jurer ses mille dieux qu’on n’y changerait rien

Ni en partant de l’idée fausse que l’épouvante renaîtrait autre part

Et qu’il suffirait alors de recommencer sa vie

Pour justifier la fin par les moyens

Pour passer le chiffon sur l’écume des vagues

Et le temps d’un long baiser

Faire briller ses adieux au monde

A la Rose des Vents







153 vues2 commentaires

Posts récents

Voir tout

Le phare