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  • Maurice Coton

La vigie

Voici un étrange poème qui va à l'encontre de l'idée reçue qui veut que la personne responsable de la surveillance se taise ou dénonce. Ici, la vigie parle, se souvient, interprète, raconte, dans la peau d'une étrangère étonnée, mais compréhensive. L'on n'attendra pas d'elle qu'elle dévoile des secrets bien cachés. Je crois même que ce n'est pas son affaire. Je ne cache pas que l'écriture du poème laisse penser que je puisse être cette vigie. La dernière strophe permet d'en douter et m'invite à donner envie à tout un chacun d'écrire un poème de cette nature.


LA VIGIE


J’en ai vu qui donnaient des noms aux arbres

Plutôt qu’ils n’y gravaient les leurs dans l’écorce

Tous n’avaient pas une existence sombre ou claire

Et ne distinguaient pas l’étrange de l’ordinaire


J’en ai vu sur le pas de leur étroite porte

Qui guettaient leur courrier comme des sortilèges

Ceux-là ne répondaient jamais aux lettres du cœur

Comme d’autres répugnent à se voir dans une glace


J’en ai vu en tout bien tout honneur qui lisaient

La dernière page de leur journal et rien qu’elle

Puis passaient à table sans savoir pourquoi

La mort avait fauché deux jeunes gens à moto


J’en ai vu qui n’attendaient plus guère de la vie

Ils en parlaient avec beaucoup de mélancolie

Et mélangeaient dans leur tête pleine de sagesse

L’idée de la solitude avec l’envie de parler


J’en ai vu parfois qui se dominaient eux-mêmes

Le besoin d’en découdre avec leur propre personne

L’avait emporté sur celui de juger et détruire

Ils en oubliaient leurs illusions pour d’autres damnations


J’en ai vu que le manque d’amour rendait odieux

C’était une tristesse inhabituelle que leur tragédie

On aurait dit qu’ils servaient de proie au hasard

Je veux parler de ce hasard qui n’arrive jamais


J’en ai vu en compagnie desquels le monde était meilleur

Tout s’arrangeait soudain à la moindre de leurs paroles

La nature même semblait profiter de leur message

Avec une telle innocence que personne n’y songeait


J’en ai vu en proie aux passions les plus folles

Elles leur donnaient comme l’aumône des airs hagards

Et cette touche de génie qui échappe au commun des mortels

Et cette hauteur de vue qui épouse les précipices


J’en ai vu confier leurs désarrois à des inconnus

Qui ignoraient en être responsables malgré eux

Cela prenait des formes impossibles à soutenir

Même si quelque chose de nouveau en renaîtrait


J’en ai vu qui choisissaient une seule direction

Pour suivre l’idée fixe que chaque volcan se réveille

Au moment où on l’attend le moins puis se rendort

Jusqu’à ce que quelqu’un d’autre relève de défi


J’en ai vu les chaînes aux pieds et aux mains les menottes

Scrutant dans l’azur la promesse d’une prochaine délivrance

Qui obéissaient encore au vieux principe de sauter dans le vide

Et réinventaient ainsi la carte idéale de leurs rêves


J’en ai vu boire leur liberté à grandes gorgées de formules

Et avoir tendance à faire croire aux rumeurs par plaisir

Soit au bistrot soit à l’entracte d’un vaudeville

Dont leur vie assourdissait les trois coups fatidiques


J’en ai vu de Charybde en Sylla tomber d’amour en haine

De soupçons en regrets et de lassitude en découragement

Mais nulle comme elle ne s’est émerveillée de la lumière

Troublant de l’aube au crépuscule ses yeux ouverts




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