Rechercher
  • Maurice Coton

Ma commode Mondrian

Les textes suivants, extraits du journal que j'ai tenu entre 1989 et 1991, traitent de ma relation avec l'écriture, les écrivains qui m'ont accompagné, les doubles que j'ai créés, les crêtes atteintes comme les écueils rencontrés. L'amour de la poésie a-t-il des limites ? Je tente d'y répondre en convoquant un juge imaginaire. En me retournant sur le passé, je remarque dans le salon ma commode Mondrian. En plus de quittances, déclarations d'impôts, factures, j'y entasse des vieux agendas remplis de rendez-vous que j'aurai assurés de mon mieux. N'est-elle pas "la marchande de carreaux triés sur le volet" qui me soulage du poids de la vie ? Son silence approbateur m'incite à continuer ainsi sans relâche, avec pour vigie et miroir la présence des oiseaux, fiers comme je l'espère de mon attachement très ancien et resté très présent à cette aventure poétique.


16 avril (1991)

Quoi que je fasse, j’aurai toujours les mêmes pensées en tête. Maintenant, je les garde si profondément en moi qu’elle peuvent s’évader sans rien changer aux formes qu’elles ont prises. Elles qui n’avaient d’autre but à atteindre que leur liberté sont désormais de simples impressions réelles comme les rôles qu’on m’a fait tenir. Ma part d’émerveillement les a tellement suivies à la trace que je me sens plus jamais seul. Il m’arrive de très bien savoir comment tout se termine.

17 avril

Sans parler des écrivains, encore que par recoupements j’y trouverais des similitudes, les êtres qui m’ont le plus appris ont toujours eu la fâcheuse manie de la surveillance tatillonne. Comment dire qu’ils ne m’ont jamais fait part de leurs sentiments au moment où je l’aurais souhaité ? Entre nous a prévalu la plus naturelle des frontières, la seule qui devrait exister, celle d’une distance impossible à mesurer. Je ne sais plus s’ils m’ont caché leurs inventions et s’ils n’en ont pas eues. Leur pessimisme me permettait de ne pas m’en occuper.

18 avril

Les limites de la parole donnée

L’intérêt porté aux morts illustres

Dont la vie ne fut jamais à l’image de leurs espoirs

Comme si on devait leur en vouloir

De nous apporter d’outre-tombe

Les nouvelles du monde

Maquillées dans l’attente de la lumière

Qui effacera les tristes rides

Venues des fins fonds de l’âge

Voilà la raison inexpliquée du retard pris

Qu’on ne rattrapera que pour l’honneur

Tout ce qui reste à sauver en dépend

Se frayant un passage dans la belle histoire

Malgré tout

D’avoir eu plaisir à vivre ensemble

19 avril

Rectification : toute poésie n’a pas son contraire, mais son double. Le double n’est pas toujours le contraire.

Si je n’avais que ma raison pour moi, je ne chercherais pas à m’en priver ni à m’en plaindre. Ma raison n’est rien toute seule et ne fait rien pour le rester.

Le halo du désir qui encercle l’attente s’étire jusque dans mon embarras de paraître.

Les souffrances sont pratiquement toutes des doubles contraires. J’abonde dans un sens qu’on peut appeler celui de l’inspiration.

20 avril

Au moins je suis sûr d’avoir été seul et premier peut-être à avoir pensé et vu certaines choses. J’aurais pu emporter avec moi plus de vivres pour mieux faire partager mon festin. Mais je n’ai jamais été contenté que quelques instants. La méthode de l’originalité, par définition, n’appartient à personne. Quand j’ai été aux anges, quand j’ai trouvé un paradis sur terre et sans droit d’auteur, il y avait toujours un lien entre quelqu’un et moi-même. Ce lien était parfois quelqu’un d’autre. Il durerait longtemps parce que mes bonheurs avaient été grands. Ils sont inscrits en moi pour cela et pour une musique à coups de mouvements de lèvres et de frottements de doigts entre des feuilles d’arbres et de papier.

21 avril

M’étalant le moins possible, ne me mettant pas en avant, sauf peut-être dans une expression artistique dont je cherche continuellement à me séparer à force d’en sonder les fonds et à laquelle, en réalité, je m’attache chaque jour davantage, avec la consolation que « ma » liberté sera la somme des contraintes assimilées, je me conduis souvent mal avec mes semblables.

Au lieu de m’appuyer sur des liens qui m’unissent aux autres et qui sont autant interprètes que démiurges de mes sensations, liens invisibles, comme des témoins occultes d’un procès permanent qu’on me fait pour avoir accusé le monde de tous les maux, je me dédouble moi-même avec ce personnage central, ce narrateur de la température de mes inquiétudes, ce voyageur clandestin de passage, et je perds beaucoup, comme on dit aujourd’hui, de mon efficacité. Alors je me sers au « moi » où chacun se gave d’exploits conventionnels.

22 avril

Mon cher juge,

Puisqu’écrire me reconduit à moi-même, comme face à un miroir, et que chaque fois je m’y retrouve d’un côté et de l’autre, et que dans cette révolution la réalité m’échappe la plupart du temps, malgré ma bonne volonté, il ne me suffit plus de dire que tout meurt pour m’en croire doué d’un quelconque pouvoir, celui de changer par exemple le miroir en fenêtre pour moins relier la beauté à la rareté. Faire le contraire ne demande pas que de la gratuité mais requiert des forces pour enlaidir les choses de plus de prix. Il n’est point besoin d’être prophète pour passer devant les tribunaux. Dans un verdict à tout casser, je vous gratifierais de la récidive, cette marchande de carreaux triés sur le volet.

22 avril

Mon cher juge,

Ma lettre d’hier a dû vous surprendre car je n’y parlais pas de mon amour de l’écriture. C’est un amour assez banal vous savez. Il n’y a rien à en dire parce que toutes mes paroles auraient un caractère passionnel qui déformerait la moindre vérité. Mais il faut que vous puissiez toujours me juger sur cet attachement très ancien. Point d’autre faveur n’ai à vous demander. Si, j’allais oublier : laissez donc à des gens plus méchants que vous cette façon de m’appeler « votre damné ». Vous devrez me croire maintenant que je vous répèterai que je passe ma vie à essayer de renoncer à tout ce qui n’est pas cet amour. A bientôt pour moi l’avantage de céder à vos incessantes hésitations. Sans votre obstination, j’aurais failli rester seul.




93 vues1 commentaire

© 2018  Sandre Wambeke