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  • Maurice Coton

Souvenir d'enfance

Mis à jour : oct. 9

Dans les rôles de mes jours de vacances, j'avais presque oublié le cours de mes poèmes. A l'annonce du prix Nobel décerné ce midi à l'une de nos belles poètes outre-Atlantique, Louise Glück, inconnue en France, je m'en vins découvrir qu'elle se rattachait à une école "objectiviste". Quand rien en apparence n'est plus subjectiviste que la poésie, rien n'empêche le penchant de renverser les codes et d'intégrer tout un chacun à un courant ou une école. Et c'est la fonction de l'initiateur ou du recruteur de mener à bien cette vocation. Le poème Souvenir d'enfance, écrit sous un mode objectiviste, pour ce que j'en devine les fondements, m'introduit dans ce monde par la porte d'une agence de l'emploi. Rien n'y est réel et droit, et pourtant tout y annonce l'embauche gauche en poésie.


SOUVENIR D'ENFANCE


Était-ce avant de me préparer à vivre

Je vécus plusieurs années de ma jeunesse

Dans une rue animée d'un vieux quartier

Il existait là une agence pour l'emploi

Où défilaient hommes et femmes de tous âges


Les plus jeunes de loin étaient les plus nombreux

J'avais remarqué qu'en main ils portaient souvent

Un sac plastique qui renfermait en pagaille

Annonces de journaux photos d'identité

Cartes de séjour et curriculum vitae


Etaient-ce aussi leurs espérances de travail

Comme celles qu'on se forge en venant au monde

En partant à la conquête des maisons de commerce

Avant même de succomber au désir

De passer à travers des barreaux de prison


D'autres arrivaient encore les mains nues

Ils repéraient l'endroit du bout de la rue

Passaient sans s'arrêter revenaient sur leurs pas

Pour s'y engouffrer avec une ardeur béate

Un instinct semblable à l'élan d'une bête


A l'épicerie j'avais tendu l'oreille

Un employé de bureau livrait des confidences

Il disait que leur résignation était de mise

Qu'elle n'empêchait pas une bonne humeur

Ni leur solitude une digne fraternité


Aux approches de fermeture ajoutait-il

Se rencontraient dialoguaient et partaient ensemble

Des êtres aux différences les plus marquées

Il était surpris que leurs paroles évitaient

Le sujet tabou de la recherche d'un travail


Parfois je passais une après-midi entière

Derrière une fenêtre à les épier

En essayant de confronter mon sort au leur

Dans l'hypothèse où plus tard à mon tour

Comme eux je me retrouverais chômeur


Cette crainte pour les autres a hanté mon enfance

A tout jamais elle a façonné mon cœur

Elle m'a souvent perdu dans mes raisonnements

Et si elle ne m'a pas rendu meilleur

C'est sans doute parce que je ne pouvais pas l'être


Bien des années ont suivi et je revois encore

Dans le sillage du bateau de ma mémoire

Cette procession houleuse et indécise

Qui défilait sur la crête de ma rue

Avec l'espoir de ne plus jamais s'y inscrire


Un matin n'y tenant plus je me souviens

J'avais ingénument franchi le seuil de l'agence

Bien sûr ce n'était pas la place d'un enfant

Mais personne ne m'avait fait de remontrance

Je m'en étais senti au comble de l'estime


En stationnant devant de hauts panneaux en bois

Où étaient épinglés des offres d'emplois

Que lisaient à voix basse derrière mon épaule

Les occupants des lieux les uns après les autres

N'en avais-je pas plus appris qu'à mon école


Car mes découvertes m'intriguaient beaucoup

Comme ce comptoir vitrifié derrière lequel

Chacun devait passer à l'appel de son nom

Pour s'entretenir de questions usuelles

En face d'un spécialiste de l'embauche


Trois boxes étaient occupés à cet usage

D'où fuyait une rumeur de commissariat

Je n'ai rien oublié sinon je le dirais

Je n'ai rien vu que des personnes sages

Qui attendaient pensives sur des chaises d'osier


Une sorte de clochard au sourire sombre

D'une curieuse façon m'avait dévisagé

J'avais alors quitté l'agence pour l'emploi

Sur un arrière-goût d'injustice très loin

D'idées généreuses dont se vantait le monde


Cette humilité a le tort des morales

Qui confortent l'innocent dans son ignorance

Et lui enseigne de s'interdire toujours

De mettre le dehors et le dedans en rapport

Ce qu'on voudrait qui fût et ce qui est vraiment




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© 2018  Sandre Wambeke